Fermer
P
ierre
B
éguin
extrait N.3 p. 197 — 202
— Ton Procureur a raison: ce pays n’est pas prêt pour ta justice, et c’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt!
Ils marchaient d’un pas lent sur la petite plage des pêcheurs, entre les deux môles, où ils se retrouvaient parfois le soir en tête à tête, sans les enfants, aux heures graves de l’existence. Un promontoire naturel dessinait une crique pierreuse dépliée en éventail et protégée des vents du soir par un gros rocher et par divers entrepôts d’une compagnie de pétrole. La raffinerie, hérissée de tubes, d’escaliers et de tourelles métalliques, semblait assoupie entre chien et loup dans un ronflement de monstre repu.
Paralysé par une sensation ambiguë de confusion et de tristesse, Santander Montalvos ne savait que répondre à cette double affirmation de sa femme. Son regard s’était fixé sur les rampes moussues du môle où dormaient les mouettes et où s’incrustaient d’innombrables coquillages, étoiles de mer et crabes. La marée basse sentait le sel et le poisson mort, mais ce soir-là l’odeur à laquelle il était pourtant accoutumé lui devenait insupportable.
Les ombres prenaient de l’épaisseur. Le cône lumineux du phare balayait l’eau graisseuse, imprégnée de résidus de pétrole et des déchets des bateaux du port, lui donnant au passage la brève illusion d’une dorure. Des chiens efflanqués se flairaient et grondaient. Au loin, on percevait des accords de guitare dans le silence rythmé par le bruit synchronique du ressac…
Ils avaient atteint un bout de la plage et s’apprêtaient à rebrousser chemin. Beatriz crut bon de revenir à la charge en changeant son angle d’attaque:
— L’avocat de l’université… comment s’appelle-t-il déjà?
— De la Hoz… M° Anibal Trillo de la Hoz. (suite...)
FR  DE  EN
© 2011-2018 Pierre Beguin
website: Casas-Web