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P
ierre
B
éguin
extrait N.4 p.159 — 165
El Nene regarde le défilé funéraire s’éloigner le long de l’avenue des vaches pour emmener Joselito vers sa dernière demeure parmi les cris et les rires d’une foule de plus en dense. Puis, dans l’urgence du temps perdu, il enfourche sa moto et se dirige en trombe vers l’avenue Boyacà.
Hier soir, et une bonne partie de la nuit, sur les ordres d’el Mañas, il a parcouru les quartiers populaires pour actionner ses indicateurs à coups de billets. Il pensait avoir le temps avant qu’Eliseo Gacha ne revienne à la salle de billard dans l’après-midi, l’air quelque peu affolé, leur donner le signal et l’enveloppe qui le validait: «Il faut butter la marionnette au plus vite, cette nuit, demain matin au plus tard! Et surtout pas de traces!»
Sous le coup de la précipitation, le plan qu’ils ont préparé la veille est devenu soudainement plus compliqué. Impossible d’agir en sous-main désormais, ils devront se montrer. Et tenir les indicateurs en alerte sur-le-champ.
L’irruption d’Eliseo Gacha a rendu el Nene un peu nerveux. Non seulement parce qu’il déteste ce prétentieux qui a fait l’université et qui a décidé qu’il gagnerait beaucoup plus, rapidement et sans risques, à jouer les intermédiaires. Mais surtout parce qu’il n’a pas eu le temps de se recueillir au cimetière sur la tombe où sa mère et son frère sont réunis, avec ses deux fleurs cueillies au bord du chemin, comme il le fait régulièrement quand ses démons nocturnes le rattrapent. Car el Nene ne vient pas fleurir la tombe, il vient voir si la tombe, d’elle-même, fleurit. Il frappe de petits coups sur la paroi tombale comme on frappe à une porte. Personne jamais ne répond. Alors il s’agenouille, embrasse la pierre, fait le signe de croix et s’en retourne seul à la salle de billard avec sa haine et sa tristesse. (suite...)
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